J. J. Rabearivelo
  • « Ny Fasako fasako ihany, fa ny foko dia Fasana koa (Ma tombe est toujours ma tombe, mais mon coeur en est une autre…) ». C’est cette épitaphe qui scelle à jamais le souvenir de ce plus grand poète malagasy. Lui, c’était un homme frêle. On ne distinguais de lui qu’un front large derrière lequel épiaient des yeux profonds et que bordait une couronne de cheveux ondulés. C’était lui, “l’enfant des collines arides”, qui chantait le haut pays d’Imerina, âpre, désolé, gigantesque, et le contraste était grand entre cet homme, presque un enfant, et le sujet de ses poèmes.
    Il racontait dans son livre son Imerina natal. Tout de suite, on plongeait au centre de ce pays rouge où les hommes sont vêtus de blanc comme les oiseaux. Le regard et la pensée vagabondaient à travers le paysage immense qui superposait les montagnes aux rizières et d’autres monts aux montagnes proches. Les maisons d’Antananarivo dévalaient de jardins en jardins comme des rochers au flanc d’une montagne. Sur les plans d’eau et dans les rizières s’allongeaient des routes et des sentiers comme des bâtons flottants. Aux quatre coins de l’horizon, la blancheur des foules malagasy rayonnait et gagnait les villages perchés comme des aigles sur les hauteurs. Au loin l’Ankaratra profilait sa crête gardienne de l’espace. De l’est, le vent soufflait de la forêt, messagère des siècles morts. Tout autour s’étendait l’Imerina qui du rocher d’Antananarivo se transformait en villages, puis en campagnes, puis en immensité de terre et d’eau.
    Le pays où est né, où vit, où a appris à sentir et à aimer Jean Joseph Rabearivelo favorise la vocation des poètes autant par ce qu’il offre à ceux qui l’aiment et le comprennent que par ce qu’il leur refuse, et qu’ils désirent ou regrettent. Au milieu des vastes espaces montagneux où le soleil répand de la tristesse en desséchant les collines, comme au bord des rizières où un arbre se mirant dans l’eau suffit à créer une joie pour le passant, les chants naissent d’eux-mêmes de l’émotion ressentie. C’est ainsi que dans la campagne de l’Imerina, Jean Joseph Rabearivelo a retrouvé les thèmes de la poésie universelle, que ce soit l’espoir des récoltes estivales, le mystère de la forêt prochaine ou l’inconnu de la mort toujours présente. Il ne fait, comme il l’écrit lui-même, que “magnifier le miracle quotidien de la mer et de l’azur”, mais le faisant il s’acquitte du rôle du poète.
    Ce qui fait le mérite de Jean Joseph Rabearivelo, c’est qu’écrivant en hova, il s’efforce de penser en hova. Il a justement compris que la véritable poésie consiste à découvrir dans chaque pays les motifs d’émotion et le moyen d’expression qui lui sont propres. Il a répudié les façons de sentir et de décrire européennes dont certaines ne correspondent qu’à des modes, et il s’est créé un domaine poétique purement malagasy. Dans ses poèmes, il chante les thèmes de son sol natal, la forêt, “montagne végétale”, et les collines arides, le bœuf zébu et les oiseaux, le « lamba » et les « valiha », les tombeaux et l’attachement aux morts. Parfois au détour d’une strophe surgit un souvenir de ses admirations poétiques, mais ce n’est là qu’une politesse adressée aux poètes de la langue dans laquelle il a tenu à publier d’abord une traduction de ses poèmes. Le fond de sa pensée comme son expression reste malagasy et l’on ne saurait trop l’en louer. S’il célèbre la naissance du jour, s’il évoque la lune et les étoiles, – ces thèmes ne sont-ils pas de tous les pays et de tous les temps, – il le fait avec des comparaisons neuves et qui portent. Son livre qui rend un accent nouveau, est une succession d’images originales, une haute probité intellectuelle et un sentiment délicat l’animent. En le lisant, on éprouve une émotion comparable à celle qu’on ressent lorsqu’on entend pour la première fois chanter les « valiha », et l’on conserve de ces poèmes qui ne sont malheureusement qu’une traduction, mais dont le mouvement suit de près le rythme malagasy, le même souvenir nuancé que celui qu’on garde du ciel et des paysages de l’Imerina.


    août 24th, 2011 | Admin |